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  • La ville de Gatineau célèbre sa diversité culturelle

    Vanessa Hébert
    Des danses traditionnelles colombiennes ont été présentées à l’occasion de la Journée gatinoise de la célébration de la diversité culturelle.
    Photo: V.Hébert

    Gatineau —

    La toile sociale de l’Outaouais n’est pas tissée uniquement de pures laines. De fil en aiguille, la culture de la région s’est étoffée avec la venue d’immigrants amenant dans leurs bagages des idées, des saveurs ainsi que des rites venant d’ailleurs. Gatineau a célébré pour la septième fois, le dimanche 21 août, sa diversité culturelle. Son thème choisi rappelle une expression québécoise appliquée à sa réalité ethnique : Gatineau, une ville tricotée serrée.

    La Journée gatinoise de la célébration de la diversité culturelle offrait plusieurs activités pour tous les âges. Des spectacles colorés illuminaient la scène principale par le chant et la danse. Des mets de partout autour de la planète s’offraient aux gourmands curieux dans un salon portant bien son nom : Saveurs du monde. Le marché artisanal et le salon des artistes exposaient des objets exotiques. Les citoyens avides d’information pouvaient aussi se renseigner auprès des kiosques thématiques. Des courts métrages étaient présentés toute la journée pour éclairé les enjeux vécus par les immigrants.

    Plusieurs activités se voulaient interactives pour éveiller la créativité des citoyens. Le Mini Club International amenait le thème de la diversité culturelle dans les bricolages, les maquillages et les lectures des enfants. Planète-Ado donnait la possibilité de s’exprimer à travers le thème de la journée avec des artistes-graffiteurs. Une murale faite par de jeunes Gatinois sous la direction de Marcio Melo, un artiste de la région aux origines brésiliennes, fut inaugurée pour illustrer leurs perceptions des différentes composantes de leur communauté.

    Dialogue entre ici et ailleurs, la Maison du citoyen voyait la société gatinoise se raconter à elle-même par les différents points de vue de ses communautés culturelles. Pour la conseillère municipale et responsable du dossier de la diversité culturelle, Mireille Apollon, c’est une occasion de souligner le développement social amené par l’immigration. Le président de la Commission des arts, de la culture, des lettres et du Patrimoine, Stefan Psenak, ajoute que « cet évènement démontre notre diversité artistique locale et notre dynamisme. »

    Pour mieux comprendre l’autre

    Pour le professeur agrégé en sociologie à l’Université d’Ottawa, Philippe Couton, le côtoiement interculturel entraîne des échanges positifs. Ceux-ci se reflètent dans la politique, l’économie, le milieu artistique, les innovations et plusieurs aspects sociaux. « Cependant, la xénophobie et les incompréhensions viennent parfois semer des comportements interculturels hostiles. » À son avis, une initiative comme la Journée gatinoise de la célébration de la diversification culturelle est un pas vers l’avant. « C’est une mise en contact, une façon de publiciser les cultures pour mieux comprendre l’autre. » Il est difficile de résumer une culture puisqu’elles sont toutes complexes. « Il y a donc un risque de folkloriser, de créer des stéréotypes. C’est comme résumer les Québécois à la poutine », illustre-t-il. Ce genre d’évènement entraîne tout de même davantage d’aspects favorables, dont l’éveil de la curiosité des individus.

    « Vu le tissu social de l’Outaouais, c’est une nécessité d’avoir une telle journée pour encourager le rapprochement interculturel », déclare l’agente à la diversité culturelle, Manuelle Ann Boissonneault.  Des recherches de Theodomir Muligo, doctorant de l’Université du Québec en Outaouais et de Ramana Zanfongnon, démographe de la ville de Gatineau, démontrent que la région accueille près de 1 500 citoyens immigrants par année. Il est aussi dit qu’un Gatinois sur dix est né à l’étranger.

    Groupes d’accompagnement

    Avec autant de gens venant d’autres pays, l’Outaouais compte plus de 80 groupes d’accompagnement. Ces groupes permettent une meilleure intégration aux nouveaux venus. Des coups de pouce pour trouver un logement aux conseils pour ouvrir un compte de banque, c’est une aide importante qui leurs est offerte, explique Manuelle Ann Boissonneault. Ces organismes qui offrent information, recommandations et soutien étaient présents le 21 août. « La Journée gatinoise de la célébration de diversité culturelle, c’est aussi une belle occasion pour se rencontrer et travailler ensemble. »

    Voilà quelques années que le débat des accommodements raisonnables est venu secouer  la symbiose culturelle au Québec. « Cela a porté ombrage aux belles rencontres quotidiennes entre cultures », admet la professeure agrégée en anthropologie à l’Université d’Ottawa, Natacha Gagné. Plusieurs communautés vivent avec peu de frictions poursuit-elle en citant l’exemple de Gatineau.

    Étant de plus en plus multiculturelle, cette ville accueille des gens de partout autour de la planète. « L’ouverture et l’esprit d’entraide chez les Gatinois sont des points qui sont souvent perçus par les immigrants. La réaction des citoyens de Gatineau envers l’immigration est hyper positive », précise Manuelle Ann Boissonneault.

    Entre le rythme effréné des tambours africains, l’odeur exotique de la cuisine chinoise et les danses latines, l’Outaouais réussit à se tisser une identité. Quoique toutes différentes, chacune des mailles connecte avec la suivante parce que les citoyens emmitouflés dans le tissu social y sont tricotés serrés.

     

  • Comme une lettre à la poste

    Marc Ouimet
    La distribution du courrier a repris et les demandes syndicales sont restées lettre morte.
    Photo: N.Falcimaigne

    Montréal —

    Grève rotative devenue un lock-out finalement réglé par une loi spéciale du gouvernement conservateur qui force le retour au travail, le conflit qui a touché Postes Canada au mois de juin dernier a soulevé des enjeux beaucoup plus larges que la seule distribution du courrier. Alors que ce dernier retrouve le chemin des boîtes postales, les implications du conflit quant aux droits des travailleurs sont restées lettre morte.

    Le conflit de juin dernier chez Postes Canada s’est joué autour de la modernisation des équipements et des façons de travailler, une adaptation de l’organisation aux nouvelles réalités du marché. Anick Losier, porte-parole de Postes Canada, fait valoir que l’ère numérique entraîne un déclin de la poste-lettres, qui représente environ la moitié des revenus de l’organisation, observable depuis quelques années déjà. La modernisation des méthodes de travail, notamment la mécanisation du tri du courrier, entraîne inévitablement de nouvelles façons de faire, et environ 3 000 pertes d’emploi.

    Cette évolution n’est pas remise en cause par le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), qui cherche cependant à en amoindrir les impacts et à protéger les conditions de travail actuelles de ses membres. À cet égard, Jacques Valiquette, président du bureau régional du Montréal métropolitain, note que l’offre patronale comporte des clauses orphelines concernant les nouveaux employés, dont le salaire de départ est dévalué et qui se verront à terme retrancher une semaine de vacances.

    Le syndicat considère qu’il s’agit de diminutions injustifiées au vu des profits générés par la société de la Couronne au cours des 16 dernières années (dont plus de 280 millions de dollars en 2009). Selon Anick Losier, ces coupures sont nécessaires afin de donner la latitude requise à l’organisation pour effectuer ces changements.

    Ajoutons à cela une nouvelle technique de distribution du courrier (les facteurs doivent maintenant porter deux liasses au lieu d’une), une pratique décriée comme dangereuse par le syndicat, et voilà posés les termes d’un blocage que le gouvernement conservateur prit rapidement à sa charge.

    L’affrontement politique

    Il est difficile de ne pas voir de lien entre le conflit à Postes Canada et celui d’Air Canada. Le gouvernement de Stephen Harper a été prompt, dans les deux cas, à forcer le retour au travail des employés par la menace d’une loi spéciale. Au bureau de la ministre du Travail Lisa Raitt, on évoque l’impact négatif du conflit sur l’économie canadienne pour justifier cette approche.

    Pour Alexandre Boulerice, député de Rosemont du Nouveau Parti Démocratique (NPD), cet argument cache plutôt une attaque importante au droit d’association des travailleurs. « Le gouvernement conservateur a voulu envoyer un message selon lequel il va mener le jeu. » Engagé dans un marathon parlementaire pour retarder l’adoption de la loi spéciale, le NPD s’est donc positionné « comme défenseur des droits des travailleurs » en tentant de porter le dossier et ses enjeux sur la place publique. Ce faisant, les néodémocrates ont révélé le peu d’influence dont dispose l’opposition officielle sur l’agenda politique d’un gouvernement majoritaire dans notre système parlementaire, si ce n’est la mobilisation de l’opinion publique autour d’un enjeu particulier.

    « Plusieurs des grèves des postes se sont soldées par des lois spéciales depuis les années 1980. C’est presque devenu un mode de gestion des conflits. »
    Jacques Desmarais, UQAM

    Observateur de longue date des batailles syndicales à Postes Canada, Jacques Desmarais, professeur associé à la Faculté des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal, estime pour sa part que les dés étaient pipés d’avance. « Le syndicat des postiers a généralement opté pour la grève générale, mais pas cette fois-ci. Ils ont sans doute été surpris de la brutalité de la partie patronale, qui les a mis en lock-out. » Jacques Desmarais souligne par ailleurs avec ironie qu’à peine 24 heures après l’annonce du lock-out, le gouvernement ait annoncé le projet de loi spéciale Les termes de cette loi sont un calque de l’offre patronale, et elle impose un arbitrage au mandat très restrictif.

    Le professeur ne s’étonne pas de cette mesure, qui est très répandue pour forcer le retour au travail de plusieurs secteurs considérés comme névralgiques : « Plusieurs des grèves des postes se sont soldées par des lois spéciales depuis les années 1980. C’est presque devenu un mode de gestion des conflits. Le syndicat pense porter la cause en justice, et c’est vrai que les normes internationales du travail n’acceptent pas ce genre de pratique. Le processus judiciaire risque cependant d’être très long et même un jugement favorable n’aura alors pas d’impact direct sur les syndiqués. »

    Une tendance depuis les années 1980

    Si, chez Postes Canada, les emplois offrent de bons salaires et d’importants avantages sociaux, c’est précisément ce modèle d’emploi qui est défendu par le syndicat. Or, celui-ci est remis en question depuis le début des années 1980 où, à la faveur d’une crise financière, s’est progressivement imposé le modèle néo-libéral de gouvernance des États et des entreprises.

    Comme le note l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dans le rapport Qui s’enrichit s’appauvrit 1976-2006, l’écart de revenus entre riches et pauvres s’est considérablement élargi depuis 30 ans : « La majorité des gains de revenus ont été aux 10 % les plus riches, alors que les 70 % les plus pauvres ont vu se réduire leur part de l’assiette économique. » Durant la même période et à la faveur de l’émergence d’une économie mondialisée, on a vu apparaître les délocalisations massives d’emplois ainsi que leur précarisation. Bien souvent, le sentiment généré par ces bouleversements en est un d’impuissance qui entraîne cynisme et désengagement (notamment au plan politique).

    Selon plusieurs experts, ce phénomène est non seulement délétère pour le tissu social (accroissement de l’écart entre riches et pauvres), mais se produit également souvent au détriment des principes et des institutions démocratiques. Pour Jean-François Fortin, député du Bloc Québécois de Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia, la société civile a un rôle primordial à jouer vis-à-vis des pouvoirs publics, c’est d’elle que doit venir la pression pour que changent les façons de faire. « Le désintérêt actuel sert les politiciens eux-mêmes, qui en profitent. Il faut permettre aux gens de se réapproprier les leviers de pouvoir, ce qui n’est pas chose facile puisqu’il y a très peu de mécanismes de démocratie participative, comme par exemple les mandats d’initiative populaire. »


    Lire aussi : La démocratie canadienne, une illusion? [vidéo], une entrevue avec Hervé Kempf.

     

  • Jack Layton et les coopératives

    René Bougie
    Jack Layton.
    Photo: NPD

    Sherbrooke —

    Le 23 août dernier, Jack Layton, chef de l’opposition officielle à Ottawa, s’est éteint. L’ensemble de la classe politique canadienne et une grande partie de la population de notre pays ont souligné l’importance de sa contribution pour notre société. Le premier ministre Stephen Harper a même dérogé aux conventions en offrant à son adversaire invétéré l’honneur de recevoir des funérailles d’état. De nombreux messages de sympathie ont souligné que cet homme a toujours eu le souci de promouvoir sa vision humaniste dans l’ensemble de ses réalisations et d’encourager les initiatives visant à améliorer le sort des plus démunis. Voici une courte rétrospective des actions qu’il a posé en faveur du milieu coopératif et du projet de société qui y est adjacent.

    Dès ses années d’études universitaires, Jack Layton s’est impliqué dans la mise sur pied de coopératives d’habitation destinées aux étudiants de l’Université McGill. Selon Pier-Luc Dusseault, député NPD de la circonscription de Sherbrooke, « Ça le préoccupait de s’assurer que tout les gens qui ont accès à ces services-là aient un service auquel ils peuvent participer, qu’ils peuvent élaborer eux-mêmes. »

    Au cours des années 1980, M. Layton et sa femme, Olivia Chow, ont résidé au sein de la coopérative d’habitation Hazelburn sur la rue Jarvis à Toronto. Toutefois, de nombreuses personnes ne reconnaissant pas le principe de mixité socioéconomique au sein de ces organisations ont fait pression pour qu’ils quittent leur logement, chose qu’ils ont fait quelques mois plus tard.

    Jack Layton s’est également porté, tout au long de sa vie publique, à la défense des plus démunis et de leurs droits fondamentaux. L’un de ces droits était l’accès à un logement abordable et décent. Il n’a eu de cesse de défendre ces dossiers en tant qu’activiste, de conseiller municipal, de chef de parti et de chef de l’opposition officielle. En tant que conseiller municipal, ses dossiers de prédilection étaient le transport en commun, l’environnement, l’accès à des logements abordables et plus particulièrement le soutien aux sans-abris. Ses plus récents engagements en la matière ont été formulés lors de la dernière campagne électorale, lorsque son parti a promis d’allouer, s’il était élu, 2,6 milliards de dollars sur quatre ans au logement abordable. Il s’était également engagé à restaurer le financement du programme d’aide à la remise en état des logements (PAREL) et de l’initiative pour le logement abordable (ILA).

    Aux dires du député de Sherbrooke, Jack Layton avait également le souci d’encourager, dans sa vie quotidienne, des entreprises socialement responsables. « Je sais que Jack allait faire ses achats dans une coopérative d’alimentation de Toronto puisque pour lui, l’achat de produits locaux était important. »

    Au regard de l’importance que M. Layton accordait au mouvement coopératif, Mike Fancie, adjoint parlementaire du NPD, affirme que les coopératives sont « une excellente manifestation de l’esprit de travailler ensemble qu’a démontré Jack tout au long de sa vie ». M. Dusseault renchérit : « Je n’ai pas de doute que c’était quelque chose d’important pour lui parce que, évidemment, tout ce qui est un peu plus proche des gens, qui est plus social, je pense que c’était important pour lui et j’ai pas de doute que les coopératives, c’était quelque chose qu’il aimait bien. »

    Jusqu’au dernier moment de sa vie, Jack Layton a cru qu’un autre monde, qu’un monde meilleur était possible. Il a conclu sa lettre posthume en disant que « nous pouvons avoir un meilleur pays, un pays plus juste et équitable. Ne laissez personne vous dire que ce n’est pas possible. »

    Lire la lettre d’adieu de Jack Layton sur le site du NPD:
    http://www.npd.ca/voici-une-lettre-de-jack-layton-lattention-canadiens

     

  • Le 26e Festi Jazz de Rimouski s’allie à la collectivité

    Isabelle St-Pierre Roy
    Le groupe Osmündazz a rejoint petits et grands dans un café bondé à Rimouski..
    Photo: N.Falcimaigne

    Rimouski —

    Le milieu culturel se serre les coudes au Bas-Saint-Laurent, et le Le Festi Jazz International de Rimouski entre dans la parade en rejoignant cette année la Coopérative Paradis. L’événement, qui vient de clôturer sa 26e édition avec 30 000 spectateurs, s’allie ainsi avec 10 autres organismes régionaux afin de cohabiter sous le même toit. Le « p’tit » nouveau solidifie donc ses fondations basées sur une solidarité toute régionale.

    Espace de travail, de création artistique et de diffusion, le Paradis soutient le milieu culturel en offrant un pignon sur rue ouvert à tous. L’initiative solidaire du festival ne s’arrête pas à ce regroupement. Elle prend racine dans des chaumières de la région, et ce depuis sa naissance.

    Le jour où les cartes furent mises sur la table

    « 1984 – Un petit groupe d’amoureux du jazz est réuni sur la rue de la Cathédrale. Ils discutent, ils jettent les bases d’un projet dans un bar et ils font passer l’idée à l’action », lance Marie-Thérèse Brunelle, présidente du conseil d’administration du Festi Jazz, devant bénévoles et médias.

    Si l’on parle d’alliance entre organismes, pour le Festi Jazz l’existence et le succès de l’événement passent par l’appui solidaire et l’implication que la population lui offre depuis 26 ans. « Il y a des gens qui ont été des balayeurs, des gardiens nuit, des monteurs de chapiteaux et cette implication de la population fait la réussite du Festi Jazz. Rimouski devient une des villes reconnues dans le circuit à travers le monde. C’est ce qui a fait la réussite, je sens la solidarité », mentionne André Pérusse, l’un des fondateurs du festival et récipiendaire du Héron d’or, prix remis chaque année afin de souligner la collaboration au sein de l’organisme.

    M. Pérusse se rappelle les débuts, « les mercredis jazz au bar le Rhinocéros, où vingt-cinq personnes étaient présentes. Les musiciens étaient utilisés à toutes les sauces ». Steeve St-Pierre, musicien et directeur de la programmation, se remémore ses premiers gazouillements sur les trottoirs. « Et maintenant, on me confit le mandat de coordonner l’événement », s’exclame-t-il devant un micro de la salle Desjardins-Telus.

    Aujourd’hui, le Festi-Jazz attire des milliers d’amateurs en plus d’artistes internationaux. Loin d’être assis sur leurs lauriers, les organisateurs souhaitent être en constante mouvance tout en laissant place à la relève. « Cette année fut une année de défis, nous avons pu développer de nouveaux projets dont la Vitrine de la relève et le tirage visant à soutenir le festival », mentionne la directrice générale, Annette LeBlanc. La dernière initiative permet au public de financer l’événement en achetant un coupon lors des cinq jours de festivités.

    En 2010, l’événement était dans le rouge d’un peu plus de 18 000 $. Un manque à gagner causé par des baisses de subventions. De la Ville de Rimouski aux petites entreprises privées, le milieu compense afin de faire vivre l’organisme. Mme Brunelle soutient qu’« avec les partenaires régionaux que l’on a, c’est vraiment tout Rimouski qui porte ce festival ».

    Un quart de siècle est passé et des notes de jazz résonnent toujours entre le fleuve et la cathédrale de Rimouski. Trente mille fervents ou néophytes se retrouvent sous les chapiteaux, dans les salles ou dans les bars lors de la fin de semaine de la fête du Travail.

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    Lire aussi: Le Paradis au cœur du quartier des spectacles [vidéo]

     

  • Le Québec, le bacon et le Ramadan

    Andrée-Anne Côté-St-Laurent
    Cette interdiction de mettre quoi que ce soit dans la bouche pendant les heures de lumière et donc de chaleur devient un véritable défi lorsque cuisiner est son métier.
    Photo: AA.Côté-St-Laurent

    Montréal —

    Le dimanche 1 août, au Vieux Port de Montréal, des gens venus de partout se rendent dans les restaurants pour « bruncher ». En ce premier jour du Ramadan, Mustapha Sohayd, caché derrière les fours de cuisine, concocte des assiettes de bacon, creton, jambon et saucisses de porc fumées. Alors qu’il commence déjà à se déshydrater, dans la cuisine du restaurant, ses collègues lui souhaitent un bon ramadan. « Ramadan Karim Mustapha ! ».

    Des restaurants ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des crémières et des pâtisseries offrants leurs gourmandises en vitrine, des bars festifs, un rythme de vie effréné, le Québec offre un amalgame de tentations pour les musulmans qui consacrent leur énergie au jeûne du Ramadan. Cette interdiction de mettre quoi que ce soit dans la bouche pendant les heures de lumière et donc de chaleur devient un véritable défi lorsque cuisiner est son métier.

    Aujourd’hui résident permanent, Mustapha est à son cinquième jeûne depuis qu’il est arrivé au Québec en 2007. En plus de devoir pratiquer le ramadan tout le mois d’août avec l’odeur des frites et de la viande hachée sur le grill, le jeune Marocain de 27 ans doit le faire loin de sa famille. Même s’il s’est bien intégré dans la culture québécoise et comprend les différences entre les deux modes de vie, il se sent seul. « Je n’ai pas beaucoup de gens autour de moi pour m’encourager et me donner la force, s’essouffle-t-il. Je me sens fatigué mais je le fais quand même parce que c’est obligatoire pour les musulmans. »

    Affamé, assoiffé et épuisé après avoir mis son corps à rude épreuve toute la journée, il se laisse transporter pendant 40 minutes dans les transports en commun mal aérés de Montréal. Il rentre ensuite chez lui, où il doit cuisiner son repas de rupture de jeûne. La tradition veut que ce moment soit rassembleur et gourmand, comme un repas de Noël pour les chrétiens. Mais depuis cinq ans, c’est pour lui comme célébrer Noël seul. « Il y a parfois les amis, mais ce n’est jamais suffisant », dit-il sur un fond d’amertume.

    Cette tradition recommandée pour les fidèles du Coran n’est pas connue ni reconnue ici et cela, ses collègues ne tardent pas à le lui faire remarquer. Ils mangent et boivent allègrement devant lui, par habitude surtout. C’est avec un regard vide et le sourire endormi qu’il exécute son travail sans broncher. « Je serais fautif de leur demander de faire ça loin de moi. Même s’il fait très chaud dans la cuisine et que je ne peux pas boire d’eau, ca fait partie du défi et Allah me donne la force de continuer », admet le jeune homme, rieur de nature.

    L’Islam au Québec

    Selon l’imam Saïd Fawaz de la mosquée Al-Ummah-Islamiah de la rue Saint-Dominique à Montréal, la plus grande difficulté à pratiquer le ramadan au Québec est que la tentation est partout. « Chez nous, tout les restaurants sont fermés en journée et n’ouvrent qu’au coucher du soleil. De plus, nous pouvons célébrer les fêtes religieuses comme on le veut et pendant plusieurs jours. Il y a aussi l’appel à la prière qui ne dérange personne et les horaires de travail adaptés pour tous. »

    Selon l’imam d’origine libanaise et résidant au Québec depuis trente ans, même si le Québec n’a toujours pas fait don de son âme, l’intégration de la religion islamique se fait bien. Selon lui, il y a une notion très présente de respect pour les autres cultures, en particulier à Montréal. « Nous n’avons pas de problème pour pratiquer ouvertement parce que nous n’allons pas dans l’excès et nous respectons les lois. C’est pour cela que les autres nous respectent je crois », affirme-t-il entre deux appels téléphoniques où il offrait des conseils religieux.

    L’Islam avant le jeûne

    Mis au courant de la situation de Mustapha et du fait qu’il doit cuisiner du porc et travailler en grande chaleur, l’imam hoche la tête en signe de compréhension. Même s’il s’est réconcilié avec la vue du bacon après 30 ans, il précise que c’est interdit. « On ne peut pas forcer les autres à suivre l’Islam à la lettre. Pour travailler ici et vivre normalement, il faut faire certaines concessions. Mais Allah est miséricordieux. Il pardonne », dit-il du ton rassurant. Et c’est d’ailleurs ce qui fait que Mustapha persévère. « L’Islam c’est l’Islam, et les gens ce sont les gens. On ne peut pas confondre les deux, explique Mustapha en faisant référence aux écrits sacrés. Nous avons des règles pour nous aider à vivre, pour servir Allah, mais après, Dieu comprend que nous ayons certaines contraintes à respecter. Le travail aussi c’est important. »

    Certains diront que le jeûne est inhumain. Certes, il requiert une grande force intérieure. Mais quand une femme est enceinte ou a ses règles, le ramadan est proscrit. Si quelqu’un est malade ou a des malaises, il peut aussi rompre son jeûne pendant une ou plusieurs journées et les reprendre dans l’année. Cependant, cette année est particulièrement difficile parce que les 30 jours du ramadan occupent le mois d’août. Comme le calendrier musulman suit la lune et recule d’environ 11 jours par an, les prochains ramadans seront encore plus difficiles, car les grandes chaleurs du Québec, du Maghreb et du Moyen-Orient joueront contre tous, en particulier dans les cuisines.

     

  • Après 10 ans dans chaque foyer gaspésien, le Graffici 2.0 arrive en septembre

    Caroline Pelletier
    Dès septembre, le journal Graffici s’étendra au web avec le lancement d’une nouvelle plate-forme.
    Photo: N.Falcimaigne

    New Richmond —

    Le Québec est reconnu pour sa presse indépendante, mais qui aurait cru qu’un leader se trouvait en Gaspésie ? Avec 37 000 copies qui entrent chaque mois dans les foyers gaspésiens, le journal Graffici est le journal coopératif avec le plus fort tirage au Québec. Il a récemment annoncé le lancement d’une toute nouvelle plateforme web, qui lui permettra de rejoindre la Gaspésie qui sommeille en chacun de nous.

    Lorsque le journal culturel Graffici, coopérative de solidarité, s’est installé à New Richmond en 2001, c’était dans une « volonté de doter la Gaspésie d’un média régional gratuit et de qualité fait pour et par les Gaspésiens », peut-on lire sur le site Internet du média. Dix ans plus tard, Graffici continue à s’imposer, par des « sujets traités en profondeur et une couverture non traditionnelle de l’information, affirme Benoit Trépanier, le nouveau directeur général du journal. C’est comme si on occupait un espace qui n’est pas occupé », ajoute-t-il. Les 37 000 copies distribuées gratuitement chaque mois rejoignent quelque 90 000 lecteurs.

    À mi-chemin entre le journal et le magazine, Graffici a adopté un virage généraliste en 2007. Selon M. Trépanier, « se redéfinir a aidé au développement de Graffici. » C’est aussi ce qui lui a permis de survivre financièrement. Puis en traitant autant d’actualité, d’affaires, de culture que de divertissement, le mensuel est devenu plus accessible et davantage représentatif du quotidien des foyers gaspésiens. « C’est le fun, vous parlez de nous », aime entendre M. Trépanier de la part des lecteurs.

    Coopérative d’information

    La structure coopérative du journal le distingue également des autres médias. Les membres obtiennent le droit de vote et peuvent participer aux décisions en échange d’une cotisation annuelle. La différence s’arrête toutefois là. Comme les autres médias, le budget de fonctionnement de Graffici repose essentiellement sur ses revenus publicitaires.

    Bien que les lecteurs soient encouragés à partager leurs commentaires avec la rédaction du journal,  il appert que peu participent aux assemblées du média. Arrivé en poste à la mi-juin, Benoit Trépanier en fait une priorité : « je veux augmenter la participation des membres à nos réunions. »

    Pour Gaston Stratford, communicateur d’expérience et ancien conseiller à l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et les mutuelles de l’Université de Sherbrooke (IRECUS), « tout média coopératif devrait entretenir une relation privilégiée avec ses membres. »

    « C’est le cas de toutes les coops, on s’attend à avoir des avantages », concède M. Stratford. Si le journal Graffici n’offre pas de réels avantages à ses membres, il n’en demeure pas moins qu’il offre un service collectif. Benoit Trépanier assure que les cotisations des membres permettent de « développer un sentiment d’appartenance au journal, en plus de contribuer à soutenir leur média papier ». Quant aux membres travailleurs, ils ont « l’avantage de contribuer à maintenir des emplois de qualité en région pour eux-mêmes », ajoute-t-il. Quoique les membres ne soient pas automatiquement des lecteurs de Graffici, les membres utilisateurs reçoivent certains rabais sur les services offerts.

    Dès septembre, le web

    Malgré que Graffici ait les pieds bien ancrés dans la communauté, les défis demeurent. Alors que tous se tournent vers les médias électroniques, M. Trépanier entend bien s’emparer du web à son tour. Une nouvelle plate-forme web d’information locale sera lancée dès septembre. Pour faire face aux plus gros joueurs, Gaston Stratford pense en effet que les médias écrits n’ont d’autre choix que d’envahir le web. Au passage, il ne peut s’empêcher de dénoncer l’attitude du chacun pour soi, trop souvent présente même chez des coopératives. Selon lui, elles n’auront un véritable impact que si elles collaborent ensemble. Du côté de la nouvelle plate-forme web de Graffici, son nouveau directeur prévoit déjà miser sur la collaboration avec d’autres médias communautaires afin d’enrichir son contenu.

    L’indépendance de Graffici aura permis de redéfinir l’information locale en Gaspésie. Avantages réels ou pas pour les membres, Graffici est tout de même distribué gratuitement dans tous les foyers. « Pour et par les Gaspésiens », demeure sa mission. La plate-forme web lui permettra maintenant de rejoindre les gaspésiens de cœur ou de sang, au-delà les frontières gaspésiennes.

     

  • Création d’une entité bilingue : la coopération sans frontières

    Nicolas Falcimaigne
    « On parle ici de la création d’une nouvelle entité bilingue, qui pourrait parler d’une voix forte au niveau des gouvernements et qui pourrait mieux desservir, sans duplicata, les coopératives à travers le Canada. » – Marthe Hamelin, présidente du CCCM.
    Photo: N.Falcimaigne

    Halifax —

    Créer des liens coop. C’est le thème du Congrès qui a réuni le mouvement coopératif canadien à Halifax du 27 au 29 juin dernier. Francophones et anglophones de partout au Canada ont consacré leur semaine à discuter ensemble de la création d’une organisation qui regrouperait tout le mouvement coopératif du Canada, sans distinction linguistique. Cette question soulève évidemment l’enjeu de la protection des minorités francophones. Le mouvement coopératif réussira-t-il à surmonter l’obstacle redouté par toute la classe politique canadienne ? Une occasion de vérifier si la coopération se passe de frontières.

    Les mouvements coopératifs francophone et anglophone canadiens n’avaient pas tenu un congrès conjoint depuis celui de 2008 à Winnipeg. Cette fois-ci, ce sont les membres du Conseil canadien de la coopération et de la mutualité (CCCM), de l’Association des coopératives du Canada (ACC), du Conseil coopératif acadien de la Nouvelle-Écosse (CCANÉ) et du Nova Scotia Co-operative Council (NSCC) qui ont délibéré ensemble.

    Vers une seule organisation coopérative canadienne

    La proposition d’intégrer les deux organisations nationales en une seule est le résultat de deux années de discussion menées par un comité de partenariat composé de représentants des deux organisations. Si des lignes directrices et des principes généraux de gouvernance ont été établis par ce comité, les 200 participants au congrès ont tout de même eu à discuter de nombreux éléments pour être en mesure de se prononcer en assemblée générale sur la création d’une nouvelle entité. « On parle ici de la création d’une nouvelle entité bilingue, qui pourrait parler d’une voix forte au niveau des gouvernements et qui pourrait mieux desservir, sans duplicata, les coopératives à travers le Canada. On a eu beaucoup de résolutions et d’amendements, mais je pense que les membres, puisque nos membres des conseils provinciaux étaient très informés, sont prêts à faire un pas et à consacrer tous leurs efforts à l’année 2012, qui sera une vitrine pour les coopératives à la grandeur du Canada. », précise Marthe Hamelin, présidente du CCCM.

    Claude Gauthier, président de l’ACC, tout aussi enthousiaste, admet qu’il y a encore du chemin à faire. « Il faut être patients et s’assurer qu’on comprend bien les étapes à franchir. Il va falloir travailler sur ce que nos membres et notre communauté nous disent, en regard de ce qu’on propose et qui est un projet très global pour l’instant. La prochaine étape, c’est d’ajuster les détails définitifs en fonction de ce qu’on a appris et compris. C’est à nous d’ajuster le projet pour être sûrs qu’on rejoint une bonne majorité de notre membership. »

    Du côté du comité de partenariat, on salue le chemin parcouru. « J’ai participé au comité de partenariat et je vois qu’il y a eu beaucoup de travail de fait, reconnaît Hélène Simard, présidente du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM). Pour mieux se connaître, pour comprendre les organisations, les cultures organisationnelles, et essayer de bâtir, dans une perspective d’avenir, dans le respect des communautés et de l’identité des deux institutions fondatrices. »

    La nouvelle génération de coopérateurs semble déjà avoir relégué les clivages linguistiques au rang de reliques du passé. Victoria Morris, présidente du National Youth Caucus de l’ACC, pense qu’il est temps de passer à autre chose. « Nous voulons dépasser le paradigme de réalités séparées pour travailler ensemble. Parce que nous voyons qu’il y a plus d’opportunités à créer quelque chose de plus grand. »

    Au nombre des six grandes coopératives dont dépendra la nouvelle organisation, et qui s’y verront confier un siège, le Mouvement Desjardins, premier groupe financier au Québec, est favorable au regroupement et entend y assumer un leadership actif. « Nous y voyons beaucoup d’avantages parce que, simplement de faire comprendre aux Canadiens et aux Canadiennes les avantages du modèle coopératif, ça prend une organisation forte et Desjardins est prête à mettre ses billes, confirme Clément Samson, membre du conseil d’administration à titre de président du Conseil des représentants de Québec-Ouest et Rive-Sud. C’est au nom de nos valeurs, parce qu’on partage les mêmes valeurs à l’échelle canadienne, les valeurs coopératives, et on partage notamment celle de l’intercoopération, où on met ensemble des coopératives de moins grande taille et de plus grande taille, et nous sommes conscients qu’on a un rôle à jouer. On voit ça d’un bon œil de pouvoir partager autour d’une seule table nos défis et nos ambitions. »

    Débats linguistiques dans le berceau de l’Acadie

    Le gouvernement néo-démocrate de la Nouvelle-Écosse, province anglophone qui est aussi le berceau de l’Amérique française, a probablement délégué pour cette occasion son plus fervent francophile. C’est le ministre des Finances, Graham Steele, qui s’est adressé aux coopérateurs, principalement dans un  français impeccable. Interrogé en marge de l’événement, celui qui a la responsabilité des caisses populaires admet s’être lui-même questionné sur la pertinence de garder deux organisations différentes dans la même province. « Le Conseil coopératif acadien est assez petit, et basé à Chéticamp, il est un reflet de l’histoire de cette région, explique-t-il. Peut-être qu’ils ont peur de perdre la nature francophone de leur organisation s’il y a une fusion avec le réseau anglophone. Ici la population acadienne est seulement 3%, située dans des communautés isolées, et il y a toujours la crainte d’être assimilée dans un océan anglophone. C’est une question intéressante, la question de l’unité, qui va être posée au congrès, non seulement en Nouvelle-Écosse mais également au pays, de fusionner ces deux organismes. »

    Cette crainte trouve son écho chez les plus jeunes générations. Mélissa Basque fait partie du Comité consultatif jeunesse créé par la Fédération des caisses populaires acadiennes. C’est sa passion pour les coopératives qui l’a amenée à s’engager dans sa communauté de Tracadie-Sheila. « C’est sûr qu’on est toujours un peu inquiets. Quand tu vis près des Anglais, tu t’aperçois que, parfois, ils essaient de tirer la couverture un peu plus vers eux. Tu as toujours peur de perdre ta langue parce qu’on est minoritaires, ils sont beaucoup plus nombreux que nous. Tu as peur qu’ils se lèvent debout et qu’ils disent : « Nous autres, ont est beaucoup plus nombreux. On a le droit à ça, à ça et ça, pis vous autres vous êtes moins, fait que vous avez le droit à moins. » Surtout que nous, la jeunesse, on a un droit de vote au CCCM, et eux ne l’ont pas au CCA. On a peur de perdre ça aussi. On a tout le temps peur qu’ils essaient de prendre le dessus. Un Français, quand il rencontre un Anglais, la première chose qu’il fait c’est qu’il parle anglais. Il change sa langue et il parle anglais. Tu as toujours peur de te faire assimiler, c’est toujours une inquiétude. »

    Marco Plourde, président des jeunes coopérateurs et mutualistes du Canada, est aussi le responsable du Comité consultatif jeunesse des Caisses acadiennes. Il confirme que les délégations jeunesse du CCCM et de l’ACC n’ont pas les mêmes pouvoirs. « On ne veut pas perdre nos acquis, parce qu’on s’est quand même mobilisés pour avoir le poste qu’on a présentement, qui n’existe pas du côté anglophone. Donc si les deux organisations se marient pour former une nouvelle entité, c’est sûr qu’on ne veut pas perdre ça. Les mentions qui ont été faites hier d’avoir deux postes jeunesse correspondent à qu’on voulait : avoir un représentant francophone et un représentant anglophone qui siègent au niveau du conseil d’administration pour apporter la diversité des deux côtés parce que c’est pas toujours pareil mais ça prend quand même une bonne information. »

    Autre génération, même son de cloche. Coopérateur d’expérience, Marcel Garvis est président de Coop Atlantique et administrateur de l’ACC. « J’ai des inquiétudes parce que ça fait déjà 18 mois qu’on brasse cette idée-là, et d’entendre qu’une des organisations nationales se dit pas prête et dit vouloir aller consulter encore ses membres, c’est toujours un peu inquiétant. Est-ce qu’il y a anguille sous roche ? Pourquoi retarder indéfiniment ? En tant que président Coop Atlantique, je suis le seul représentant d’un organisme officiellement bilingue. Nous, on vit ça au quotidien, au Nouveau-Brunswick, cette méfiance entre les deux groupes linguistiques. Je ne suis pas surpris de la voir au niveau national. Rappelons-nous tout simplement l’échec du Lac Meech, par exemple. Au début, on était tous d’accord avec le principe général, ensuite on s’est mis à faire des caucus dans les chambres, et puis un beau matin, on s’est rendus compte que les anglophones ne voulaient plus embarquer. C’est ce qui risque d’arriver, c’est un danger réel. »

    Interrogés sur la protection des minorités linguistiques, les présidents du CCCM et de l’ACC affirment avoir à cœur la représentation de la diversité. Mme Hamelin pense « que le conseil d’administration va s’assurer que, même si les grandes coopératives francophones et anglophones sont représentées et ont des sièges au conseil d’administration, la diversité de l’est à l’ouest, en français et en anglais, sera à la table. Les petits n’ont pas à s’inquiéter, je pense qu’ils auront une place et on leur fera une place. » Pour M. Gauthier, au-delà des structures, la question linguistique doit trouver sa réponse dans l’engagement des membres. « L’intention aujourd’hui est très claire, mais avec les années, quand les gens se remplacent, la dynamique change. Si la communauté francophone perd de vue ce besoin-là elle-même, les gens qui la représentent vont mettre moins de priorité là-dessus. Ça dépend entièrement de la communauté francophone. Il faut qu’elle continue à jouer son rôle et d’être claire. »

    Hommages et distinctions

    Le gala tenu lors du congrès a été l’occasion pour le mouvement coopératif de reconnaître les efforts d’individus qui se sont investis dans plusieurs réussites collectives. L’Ordre du mérite coopératif et mutualiste canadien a été remis à Raymond Doucet, Camille Thériault et Paul Cabaj. Le Nova Scotia Distinguished Co-operator Award a aussi été remis à Dr. Greg MacLeod.

    Bill Lyall, président de Arctic Co-operatives Limited, a prononcé un vibrant témoignage.
    Photo: N.Falcimaigne

    Le président de Arctic Co-operatives Limited, Bill Lyall a pour sa part reçu le Canadian Co-operative Achievement Award. Laurette Deveau, qui a été directrice du Conseil coopératif acadien de la Nouvelle-Écosse, a vu son engagement reconnu dans les deux langues par l’Ordre du mérite coopératif et mutualiste canadien et le Nova Scotia Distinguished Co-operator Award.

    Pour la première fois, le Global Co-operator Award de l’ACC a été décerné à une organisation, Gay Lea Foods Co-operative, plutôt qu’à un individu. Une façon de souligner que la coopération mène à des réussites avant tout collectives.

    Ont également été introduits au Temple de la renommée coopérative canadienne, Thomas Edgar Brady (1917-2005), qui a activement participé à l’émergence du mouvement coopératif dans l’est de l’Ontario et occupé des postes de direction dans ce qui est maintenant devenu Gay Lea Foods, Allister Marshall (1928-2005), administrateur du Scotian Gold Co-operative et directeur de Co-op Atlantic, ainsi que Benjamin Voth (1926-2010), pionnier dans le mouvement des caisses de Colombie britannique et administrateur de East Chilliwack Credit Union (devenu First West Credit Union).

    Le gala tenu lors du congrès a été l’occasion pour le mouvement coopératif de reconnaître les efforts d’individus qui se sont investis dans plusieurs réussites collectives.
    Photo: N.Falcimaigne
     

  • 70 ans d’histoire en cendres

    Marie-Claude Parent
    « C’est avec inquiétude que les quinze employés de l’épicerie et les huit de la quincaillerie ont regardé leur lieu de travail être la proie des flammes. De nombreuses questions les ont envahies. Vais-je ravoir un emploi ? Reconstruira-t-on ? », illustre la directrice générale, Johanne Dallaire.
    Photo: MC.Parent

    Albanel —

    Samedi dernier, le 20 août, sur le coup de midi, le temps s’est arrêté à Albanel. C’est le cœur gros et les larmes aux yeux que la population a assisté à un funèbre spectacle. Sous leurs yeux, leur marché d’alimentation et centre de rénovation ont été la proie des flammes. 70 ans d’histoire se sont envolés dans cet immense nuage de fumée noire.

    Le feu qui a complètement ravagé le bâtiment qui trônait la rue Principale depuis 1941, laisse les 2 300 habitants du village sans aucun marché d’alimentation. Les pertes sont lourdes. L’édifice qui abritait une épicerie et une quincaillerie était un emblème patrimonial. En 1941, la première association coopérative d’agriculteurs de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, constituée en 1915, avait fait construire cet édifice.

    Plus de 35 pompiers venus de cinq municipalités avoisinantes ont combattu les flammes. Selon les premières constatations, l’incendie se serait déclaré dans une chambre électrique, située au sous-sol du bâtiment. Outre les dommages matériels, on craint pour les 25 emplois occupés par des gens du milieu.

    « C’est avec inquiétude que les quinze employés de l’épicerie et les huit de la quincaillerie ont regardé leur lieu de travail être la proie des flammes. De nombreuses questions les ont envahies. Vais-je ravoir un emploi ? Reconstruira-t-on ? », illustre la directrice générale, Johanne Dallaire, qui a reçu de nombreux témoignage de sympathie depuis l’événement.

    Les sirènes des véhicules d’urgence ont vite alerté les citoyens de cette municipalité située au nord du Lac-Saint-Jean. Massés autour du périmètre érigé par les pompiers, les gens exprimaient leur tristesse. Un mouvement de sympathie qui a rapidement gagné les réseaux sociaux.

    « C’est quand on perd quelque chose qu’on se rend compte combien c’était important. Pour les prochain mois, plusieurs d’entre nous devrons changer leurs habitudes et mieux planifier leurs déplacements. Espérons que ça ne durera pas », a lancé Carl Boilard, un citoyen de l’endroit. La mairesse Évangéline Plourde abonde dans le même sens. « C’est une lourde perte pour Albanel. Nous avons un deuil à faire. »

    L’épicerie était l’unique commerce alimentaire du coin. Pour trouver un supermarché digne de ce nom, les habitants d’Albanel devront parcourir des dizaines de kilomètres. Malgré les nombreuses jeunes familles qui ont fait le choix de s’établir dans la coquette municipalité, la population est vieillissante. Certaines personnes n’ont ni voiture ni parents et amis pour aller acheter les provisions qui leur sont nécessaires dans une des villes voisines.

    Une question de vitalité

    L’épicerie du village représente plus que l’endroit où l’on va faire son marché. Il s’agit d’un lieu de rencontre où émane un fort sentiment d’appartenance. Un peu à l’image du parvis de l’église, l’épicerie était le nouveau lieu où les villageois se saluaient et se racontaient les dernières nouvelles.

    Au même titre que l’école ou que le bureau de poste, les services de proximité tels qu’une épicerie assurent la vitalité d’un milieu. Par solidarité rurale, des villageois ont indiqué leur désir d’encourager un autre marché d’alimentation rural qui se situe à Girardville, à une quinzaine de kilomètres d’Albanel.

    « Je crois beaucoup en la reconstruction. D’autres façons de faire se dégageront peut-être de cette catastrophe. Qui sait, l’épicerie pourrait renaître sous une nouvelle forme ? Une dynamique économique sera peut-être recréée ? D’autres entrepreneurs souhaiterons peut-être profiter d’un nouvel achalandage », avance la mairesse en laissant tomber que l’heure est désormais à la solidarité.

    La suite des événements

    Au fil de diverses rencontres, l’administration discutera des avenues envisageables avec les membres du conseil d’administration et les employés. « Notre couverture en assurance nous permet trois scénarios : une reconstruction, une relocalisation ou une fermeture définitive. Nous devons voir ce qui vient d’arriver comme une chance unique de se mobiliser autour d’un projet commun. À propos du centre de rénovation, dont la gestion était confiée à une autre coopérative, celle des Deux-Rives, le directeur général de cette dernière, M. Gervais Laprise, a indiqué qu’il était ouvert à collaborer à un projet futur », ajoute Mme Dallaire.

    L’institution érigée au cœur du village depuis 70 ans n’était pas sans subir les effets de l’attraction des géants du marché de l’alimentation. Depuis quelques années, les efforts se multipliaient afin d’assurer la survie de cette épicerie de village où la coopération a toujours été un élément distinctif. À une autre époque, on dénombrait trois épiceries. Aujourd’hui, il ne reste qu’un dépanneur. Cet événement sera-t-il un électrochoc permettant de stimuler l’achat local ?

     

  • Congrès des coop de travail – Un million d’emplois risquent de disparaître

    Nicolas Falcimaigne
    Alain Bridault, président de la Fédération canadienne des coopératives de travail (FCCT/CWCF).
    Photo: N.Falcimaigne

    Québec —

    Du 13 au 15 octobre, les coopératives de travail se sont réunies à Québec dans le cadre du Congrès nord-américain de la coopération du travail, précédé d’un congrès spécial sur la transmission d’entreprises aux employés. Interrogé en marge de l’événement, Alain Bridault, président de la Fédération canadienne des coopératives de travail (FCCT/CWCF) dresse un portrait inquiétant du défi qui attend le mouvement coopératif au cours de la prochaine décennie.

    Nicolas Falcimaigne, journal Ensemble : M. Bridault, pourquoi avez-vous convié les coopératives de travail à un congrès spécifique sur la transmission d’entreprise aux employés ?

    Alain Bridault, FCCT/CWCF : Nous avions vraiment pour objectif de réveiller le monde en disant : « écoutez, on sait qu’il y a un tsunami qui s’en vient de 200 000 entreprises au Canada qui vont changer de main d’ici 20 ans. »

    Normalement, il n’y a jamais de problème pour la transmission d’entreprise parce que ça se fait régulièrement, mais la génération des papy-boomers va prendre sa retraite. Comme c’est la génération la plus populeuse, cela va créer une espèce de courbe en cloche, dont la pointe devrait être vers 2018, 2020.

    C’est comme un raz-de-marée qui va arriver, parce que le mode traditionnel de transmission d’entreprise ne suffira pas. Le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’exportation (MDEIE) évalue à 55 000 le nombre d’entreprises québécoises qui vont changer de main dans les 10 ou 15 ans, et il va manquer 25 000 repreneurs. C’est ça l’enjeu.

    Et moi je dis : « non, il ne manquera pas 25 000 repreneurs. Parce que les employés sont là, ou la population locale si c’est un petit magasin, la dernière épicerie ou la dernière station service qui disparait, ou la quincaillerie. » Oui, il y a des repreneurs. Ce ne sont pas les repreneurs habituels, mais ils sont là potentiellement. Les employés ont intérêt à conserver leur travail.

    N.F. : S’il y a des repreneurs, où est le problème ?

    A.B. : Cela se fait sous forme de coopérative, et la formule est mal connue. Même au Québec, la région la plus coopérativisée en Amérique du Nord, elle est mal connue. Ce qu’on connaît, c’est les caisses populaire, les coop de consommation, les coop agricoles, mais la formule de coop de travail n’est vraiment pas connu.

    Il y a déjà eu des expériences extraordinaires de transmission d’entreprise, mais beaucoup plus en Europe et en Argentine. Tout à coup, avec l’énorme crise qui a frappé l’Argentine, les patrons ont carrément quitté tous les CA et ce sont les employés qui ont repris les entreprises sous forme de coop. Le film The Take le présente bien.

    N.F. : Voyez-vous ce phénomène comme une opportunité de transformer l’économie du Québec ?

    A.B. : C’est non seulement une opportunité, mais c’est une obligation morale. On ne peut pas se permettre de laisser tomber les régions. C’est surtout en région, parce qu’en ville ça paraît moins une entreprise qui ferme. En région, ça peut être des catastrophes, ça peut être le seul employeur du village qui ferme. Si on ne fait rien, on est irresponsables socialement. Il faut se préparer à ce tsunami. On a les éléments de réponse, on sait comment il faut faire, mais il faut mettre tout un dispositif en place parce que ça va être  des centaines de cas qui vont arriver chaque mois quand on va être à la pointe de la vague.

    Si on n’a pas tout un dispositif d’accompagnement, des fonds spéciaux, on risque d’avoir une catastrophe économique et sociale terrible. On a cette responsabilité d’y répondre. On a quelques cas déjà au Québec qui sont merveilleux. Promo plastik, sur la rive Sud, qui fait les petits bonhommes carnaval, c’est une transmission d’entreprise partielle. On a Électro coop, à Rimouski, avec une trentaine d’électriciens. Toutes les coopératives d’ambulanciers, les paramédics, sont des rachats d’entreprise et coopérativisation par les travailleurs. Mais ce sont quelques cas peu connus.

    Les coop de travail se sont développées en France, en Italie et en Espagne. Il y a des dizaines de milliers de coopératives dans ces trois pays européens. Des cas magnifiques de transmission d’entreprise saine, beaucoup plus avancés que nous, nous ont été présentés pendant le congrès. C’était ce qu’on voulait montrer. On prend les enseignements d’ailleurs pour mieux réussir.

    Une fois l’entreprise transformée en coop, il faut la gérer. C’est tout un apprentissage, la gouvernance. C’est un changement culturel complet. Pour les employés, arriver à se transformer en patron collectif ne se fait pas en criant : « lapin ». Au Canada, ça pourrait être un million d’emplois qui disparaissent.

    N.F. : L’alternative, c’est la fermeture ou le rachat par des intérêts étrangers. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?

    A.B. : Les deux. C’est certain que les requins, les compagnies américaines, ou d’autres régions, c’est leur stratégie. Ils rachètent des concurrents pour l’achalandage. Ils rachètent et ils ferment l’entreprise. On a vu des cas dans la région de Québec, c’est une menace directe.

    Et s’il n’y a pas de repreneur, le patron lui-même sera victime parce qu’il ne pourra pas vendre. Au moins, en vendant aux employés, il va retrouver ses billes. Tout le monde est perdant s’il n’y a pas de repreneur.

    Ça va coûter beaucoup d’argent. Ça prend une expertise. Il faut accompagner un processus qui est complexe. Il faut transférer non seulement les avoirs, l’argent, mais ce n’est pas seulement ça la problématique de transmission. Il faut aussi transférer les savoirs. Le problème, ce sont les savoirs entre les deux oreilles du propriétaire dirigeant. Si on ne le transfère pas, l’entreprise ne fonctionnera pas. C’est ce qui fait la différence. La connaissance du réseau de fournisseurs, comment fonctionne son marché, les savoirs-faire du métier, les pratiques de gestion de ce type d’entreprise-là, ses réseaux personnels et ce sont des informations qui souvent ne sont pas écrites.

    Un entrepreneur, c’est toujours un acteur social. Il ne peut arriver à fonctionner que dans la mesure où il arrive à mobiliser un paquet de ressources autour de lui, qui sont des ressources physiques, financières, mais aussi intellectuelles, informationnelles. Cette capacité-là, elle n’est jamais écrite, et c’est ça qu’il faut arriver à transférer. Et puis il y a toute la problématique de transférer les pouvoirs, parce que 95 % sont des petites et moyennes entreprises, de gestion paternaliste, qu’il faut tout à coup gérer collectivement. Ça prend beaucoup d’argent. Avant le contrat de vente, il y a énormément de travail à faire. On a des réseaux existants, mais il va falloir mettre sur pied un dispositif spécial pendant une dizaine d’années.

    N.F. : Les Coopératives de développement régional (CDR) auront donc un rôle important à jouer.

    A.B. : Oui mais il y a onze CDR, et ce sont des petites équipes. Ils ne fourniront pas. Même le réseau des 120 CLD ne suffira pas. Quand les cas vont tomber par centaines, il va falloir cesser les chicanes de territoire et que tout le monde travaille ensemble pour faire un task force national au niveau du Québec et dans chaque province.

    La vague n’est pas partie encore, mais il faut s’y préparer à l’avance parce qu’il faudra plusieurs années pour mettre en place ce dispositif avant que la courbe monte et que l’on voit les premiers dégâts. On a trois ou quatre ans au maximum. Dans très peu de temps il va falloir avoir des capitaux à la disposition. On a besoin d’un fonds de développement coopératif dédié à cette question-là pour pouvoir avoir du capital patient spécifiquement dédié à la transmission coopérative des entreprises.

    En même temps, c’est une gigantesque occasion historique qui ne se reproduira jamais, de marquer d’un seul coup et de changer complètement l’économie, surtout celle des régions, qui peut devenir complètement dominée par les coopératives. Ça peut changer l’histoire économique du Québec et du mouvement coopératif, si on sait saisir l’occasion.

  • Une proposition pour réinventer la démocratie participative

    Marc Ouimet
    Jean Laliberté, Réinventer la démocratie. Pour une démocratie participative sans partis politiques et sans élections, Québec, éditions du Septentrion, 2011.
    Photo: N.Falcimaigne

    Montréal —

    Difficile de nier que le Québec soit actuellement en mode « brassage d’idées ». Devant les failles du système politique et de l’appareil d’État, qu’illustre notamment le rapport Duchesneau, nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour en demander une refonte en profondeur. Jean Laliberté, qui vient tout juste de publier l’essai Réinventer la démocratie, aux éditions du Septentrion, propose l’instauration d’une démocratie participative. Survol d’un projet de société.

    Qu’est-ce que la démocratie ? Abraham Lincoln, ancien président américain, disait qu’il s’agit du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Winston Churchill, ancien premier ministre britannique, y voyait quant à lui « le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire ».

    L’idée de démocratie remonte à l’Antiquité grecque, à l’époque d’Athène, où les citoyens (desquels étaient exclus les femmes, les esclaves et les étrangers, soit 90 % de la population) se réunissaient à l’Agora pour discuter et décider des affaires de la Cité. La démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui remonte cependant au XIXe siècle et consacre le principe de souveraineté populaire par l’élection de représentants à un suffrage qui tendra progressivement à devenir universel (d’abord réservé aux propriétaires, puis aux ouvriers, aux femmes, aux Autochtones etc.).

    La démocratie élective : un système sclérosé

    Le système parlementaire qui prévaut au Québec a été instauré par l’Acte constitutionnel de 1791, ce qui fait du Québec l’une des plus vieilles démocraties du monde. S’installe dès lors la dynamique que l’on connaît aujourd’hui, soit le regroupement des députés en partis politiques qui se confrontent dans le cadre d’un système (le parlementarisme britannique) favorisant le bipartisme.

    Comme le démontre Jean Laliberté dans la première partie de son livre, ce système de partis politiques a, de tout temps, entretenu des liens serrés avec les particuliers et les entreprises alimentant les caisses électorales. Ces derniers sont alors récompensés lorsque le parti prend le pouvoir et contrôle l’appareil d’État et sa capacité de dépenser : « Quelle que soient les modalités mises en œuvre, les partis réussiront toujours à obtenir les fonds qui leurs sont nécessaires de même l’argent réussira tout autant à s’infiltrer dans les coffres des partis. Les rapports entre les partis politiques et l’argent sont véritablement incestueux » (p. 72).

    Ces conclusions ne sont pas sans rappeler le rapport Duchesneau, récemment coulé dans les médias et qui dénonce un système de collusion entre le financement électoral, le milieu de la construction et le crime organisé : « Nous avons découvert un univers clandestin et bien enraciné, d’une ampleur insoupçonnée, néfaste pour notre société aussi bien sur le plan de la sécurité et de l’économie que sur celui de la justice et de la démocratie. »

    Le diagnostic de M. Laliberté est également sans appel. Les nombreuses faillites et la corruption du système politique actuel – voire également de l’appareil d’État – alimentent avec raison le cynisme (pour ne pas dire le décrochage politique) d’une bonne partie de la population. Devant l’incapacité du système à se réformer, l’auteur propose rien de moins qu’une révolution politique : le passage à la démocratie participative.

    La démocratie participative : renouveler la politique

    Pour M. Laliberté, il importe de refonder le contrat social et la confiance liant les citoyens à l’État et aux institutions politiques. Or, celles-ci sont irrémédiablement discréditées et perverties dans leur forme actuelle. Pour remédier à cette situation, il propose d’instaurer un système qui pousse plus loin l’idéal démocratique en favorisant la participation citoyenne. Celle-ci ne se résume alors plus à un simple vote lors d’élections générales, mais offre plutôt la possibilité à tout citoyen de participer aux décisions collectives : « La démocratie participative vise à donner aux gens le pouvoir sur les décisions qui les affectent, à les impliquer dans la résolution des problèmes et à en faire des acteurs premiers du changement » (p.126).

    Le principal instrument de participation proposé par M. Laliberté est le Regroupement de bonne gouvernance, qui permet aux citoyens ordinaires de s’impliquer dans « l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques » dans un domaine particulier. Cette nouvelle structure, et d’autres également, vient donc remplacer le pouvoir exécutif arbitraire et soumis aux influences extérieures (notamment les lobby) d’un gouvernement et de ses ministres.

    Or, ce point précis, qui fait tout l’intérêt de la thèse de M. Laliberté, en constitue également, en quelque sorte, le maillon faible. L’implantation d’un système politique tel que celui proposé apparaît fort peu probable dans la mesure où il devrait l’être par un parti élu qui signerait alors son propre arrêt de mort.

    Ensuite, les travaux du philosophe politique Charles Taylor, connu comme co-président de la commission sur les accommodements raisonnables, nous rappellent qu’il importe aussi de prendre en compte « l’imaginaire social » d’un ensemble politique donné. L’idée est qu’un système politique et, plus profondément, la façon d’envisager les relation de pouvoir au sein d’une société découlent, au moins autant qu’ils le conditionnent, d’un cadre culturel particulier. En ce sens, la « révolution » politique définie par M. Laliberté devrait être accompagnée, voire précédée, d’une « révolution » sociale et culturelle qui ferait que l’éthique du vivre-ensemble proposée soit acceptée et intégrée par une bonne partie de la population.

    Le ras-le-bol généralisé qu’on observe présentement est peut-être la prémisse d’un tel renversement. Peut-être le Québec se rend-t-il compte que, pour adresser les enjeux du XXIe siècle, il importe de se doter des outils et façons de faire propres à notre époque, et non de ceux hérités des XIXe et XXe siècles. Au-delà du modèle particulier qu’il propose, M. Laliberté nous invite donc à penser la démocratie au 3e millénaire, et c’est sans doute son plus grand mérite.

    ————————-
    Quelques réflexions récentes sur l’état de la politique au Québec :

    Lettre à Jean Charest, Voir, 20 septembre 2011
    http://voir.ca/jepenseque/2011/09/20/lettre-a-jean-charest/

    Manifeste pour un Québec dégrisé – Rompre avec l’idéal du vert-de-gris, Le Devoir, 21 juin 2011
    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/325901/manifeste-pour-un-quebec…

    Pour une politique du XXe siècle, La Presse, 9 septembre 2011
    http://www.cyberpresse.ca/place-publique/opinions/201109/09/01-4432973-u…

    À lire :
    Charles Taylor, Modern Social Imaginaries, Durham, Duke University Press, 2004.